Le Derrière

Titre original : Le Derrière
Année : 1999
Réalisateur(s) : Valérie Lemercier
Acteur(s) : Valérie Lemercier, Claude Rich, Dieudonné
Genres : Comédie
Pays unique : FR
Pays de prod. : FR
durée : 102
Synopsis : Quand une jeune femme de la campagne decouvre que son pere est un homosexuel de gauche, tres esthete et tres parisien, elle veut a tout prix comprendre l'univers de son geniteur. Frederique revet alors les atours traditionnels d'un gay et se fait passer pour son fils. Elle ignore que son pere fait partie de ces gens pour qui le bon gout n'a pas de limites et prime meme les liens du sang.
Date de sortie : 1999-04-28
Genre du réalisateur : F
Nb notes vk : 127
Importé via Rigolopedia : 1
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Déguisement

Le Derrière, c’est l’histoire de Frédérique, une jeune amatrice de canassons qui, à la mort de sa mère, monte à Paris pour retrouver son père, qu’elle n’a jamais connu..
Au début du film, elle est hébergée chez Marc, un ami gay, qui lui propose de découvrir Paris by night en l’accompagnant en boîte de nuit avec sa bande d’amis. Mais, l’établissement en question n’acceptant pas les femmes, ils décident de la faire passer pour un homme grâce à une astuce très simple : un DÉGUISEMENT.
Le déguisement est un ressort classique de comédie, particulièrement prisé par des auteurs comme Molière ou Marivaux, notamment parce qu’il crée moult situations de malentendus et de quiproquos, mais pas seulement... ...
Le philosophe Henri Bergson considère la notion de déguisement comme un des fondements du comique. Pour lui, c’est le même effet qui opère quand on rit d’un chapeau haut de forme, d’un chien à moitié tondu ou d’un look passé de mode, à savoir l’idée d’une “mascarade”, l’impression d’un “trucage mécanique de la vie”.
Si Gérard Jugnot est aussi drôle dans Le Père Noël est une ordure, c’est parce que le symbole de fête et de bonheur que représente son costume est en décalage total avec la vraie nature de son personnage, odieux et répugnant. Il en va de même d’un antisémite déguisé en rabbin ou d’un Français moyen essayant de passer pour un officier nazi… le costume les pousse à adopter un comportement artificiel, à l'opposé de leur nature.
Un défilé de mascottes n’est pas franchement drôle en soi, sauf quand on se prend à imaginer qui se cache derrière le masque.
Plus le déguisement est grossier, plus on rit... Le DERRIERE est donc un cas d’école. Rien ne va dans le déguisement de Valérie Lemercier. L’artifice est complètement flagrant, et on devine très bien qui se cache sous le costume.
Pour autant, il ne s'agit pas d'un déguisement quelconque. C’est un TRAVESTISSEMENT.
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Homosexualité

À la naissance du cinéma, la comédie s'appuie sur des ARCHETYPES facilement reconnaissables par le public, comme le dur à cuire, le bourgeois ou l'ivrogne. Comme l’explique l’historien Vito Russo dans son ouvrage The Celluloid Closet, dont a également été tiré un documentaire, c’est dans ce contexte qu'apparaît... LA “FOLLE”, un personnage d'homme à l'allure efféminée, qui traverse les décennies en faisant rire à ses dépens par son comportement maniéré.
La question de sa sexualité, d’abord occultée, ne fait plus aucun doute à partir des années 70 : il préfère les hommes, et le fait savoir, par des sous-entendus plus ou moins appuyés. Le stéréotype s’étoffe alors d’un nouveau cliché. Sa sexualité menace désormais la virilité des hétéros, qui craignent de se retrouver dans des situations équivoques, ce qui renvoie à une définition tout à fait littérale de l’HOMO-PHOBIE, à savoir la peur des homosexuels.
Dans L’Animal, Jean-Paul Belmondo, cascadeur courageux et couillu, se fait même carrément agresser par son sosie gay, perpétuant le cliché d’une sexualité débridée et nocive.
En comparaison, la sortie de La Cage aux Folles en 1978 fait presque figure de bond en avant. Pour la première fois en France, une comédie accorde ses deux rôles principaux à un couple d’hommes. Des parents, plutôt heureux en ménage, dotés d’une personnalité propre, et d’aspirations autres que sexuelles...
Cependant, le film ne s’empêche pas d’entretenir, au moins avec le personnage de Michel Serrault, la caricature classique de l’homme efféminé et précieux, incapable de tartiner une biscotte comme un vrai bonhomme.
Dans le même temps, Claude Brasseur tient un rôle plus subtil dans Un éléphant ça trompe énormément. Son homosexualité ne le définit pas en tant que personnage, à tel point que ses propres amis ne la découvrent qu’à la fin du film. En revanche, il s’inscrit dans l’autre grand poncif fondateur de l’archétype gay, à savoir celui de l’homo souffrant, mal dans sa peau, qui finit forcément seul et désespéré.
En contrepoint de la peur des homosexuels, quelques films témoignent ainsi d’une autre forme d’HOMO-PHOBIE : la peur d’être homosexuel.
Dans T’es folle ou quoi, où Aldo Maccione forme un couple avec Fabrice Luchini [verre Lemercier] l’homosexualité est présentée comme une erreur de jeunesse, l’un des deux trouvant finalement le bonheur avec une femme, quand l’autre reste seul et malheureux.
Même prédisposition au malheur pour le personnage gay d’Antoine de Caunes dans L’Homme est une femme comme les autres, qui finit seul les cheveux tout mouillés, ou pour celui de Jean-Pierre Bacri dans Mes Meilleurs copains, qui se plaint de “n’avoir pas baisé depuis 83”.
Dans les années 90, une série de films commencent à s’éloigner des clichés [“mais qu’est-ce que ça peut nous foutre ?”] euh non pas celui-là, mais plutôt Pédale Douce, Belle-Maman, ou Pourquoi pas moi?, qui présentent une galerie de personnage plus complexes, ni précieux, ni désespérés, qui ne font plus rire à leur dépens.
Dans Gazon Maudit, c'est bien l'homme hétéro incarné par Alain Chabat qui est ridiculisé, en caricature du macho perdant le contrôle sur son ménage. Notons au passage l’apparition de personnages de lesbiennes, jusqu'alors invisibilisées, et qui resteront malgré tout très rares dans la comédie française.
Alors que l’an 2000 pointe bientôt le bout de son nez, Le Derrière fait donc le bilan, calmement, d'un siècle de comédie.
Car Valérie Lemercier y confronte une variété d'archétypes : le jeune gay épanoui côtoie le vieil homo repenti de son passé hétéro, ou le dandy raffiné dégoûté par les femmes.

Si Le Derrière questionne la représentation de l’homosexualité, plusieurs comédies s’intéresseront par la suite à la manière dont elle est perçue par la société. C’est le cas par exemple du PLACARD, où le faux coming out de François Pignon change brusquement le regard de tout son entourage. Alors que Pignon ne change rien à son comportement, sa réputation se dégrade sur la seule base de fantasmes ancrés dans l’inconscient collectif.
15 ans plus tard, le débat sur le Mariage pour tous a inspiré d’autres comédies fondées sur une supposée évolution des moeurs, tout en continuant de véhiculer les mêmes stéréotypes. On pense par exemple au personnage de Yacine dans Epouse-moi mon pote qui décide de se marier avec son ami Fred pour éviter l’expulsion. Nos deux héros soignent ainsi au mieux leur couverture de couple gay afin de tromper un inspecteur zélé (1) mais ils le font en s’appuyant sur une vision outrancière et hypersexualisée de l’archétype de la folle… (2)
Paradoxalement, tandis que Fred profite de l’expérience pour découvrir qu’il est réellement attiré par les hommes, l’aventure se conclut dans une scène où Yacine est amené à clamer publiquement... son hétérosexualité.
Ce principe de coming-out inversé est d’ailleurs un motif récurrent du début des années 2010 puisque c’est également le sujet de TOUTE PREMIERE FOIS où le personnage gay de Pio Marmaï s’éveille à l’hétérosexualité ; ou du césarisé LES GARCONS ET GUILLAUME A TABLE dans lequel Guillaume Gallienne s’évertue à convaincre tout le monde qu’il n’est pas homosexuel.
La société a évolué, et les homos ne prêtent a priori plus à rire en tant que tels.
Les comédies s’intéressent dès lors davantage au regard des autres, et c'est désormais plutôt l’homophobie qui est tournée en ridicule.
[BRONZÉS 3]
Mais en réalité, l’homosexualité continue de faire l’objet de gags plus ou moins subtils.
C’est le cas dans de nombreux films qui, sans que ce soit le sujet principal, mettent en scène une tension sexuelle, assumée ou non, entre personnages masculins.
Il est ainsi fréquent de spéculer sur les préférences d’un personnage, ou de se moquer de certains comportements équivoques, en s'appuyant toujours sur des clichés décidément tenaces.
Fondamentalement, à quelques rares exceptions restées confidentielles, les personnages gays occupent une place marginale dans la comédie française.
Qu'ils soient la cible de moqueries, de caricatures grossières, ou qu'ils constituent une menace, ils représentent une altérité grotesque à laquelle le spectateur n'est que très rarement amené à s'identifier.
Avec Le Derrière, Valérie Lemercier a eu l'idée d'inverser les rôles. Dans le milieu homo, épanoui et branché, qu'elle infiltre, c'est justement Frédérique, femme hétéro débarquée de sa campagne, qui fait tache. Elle se déguise alors... pour être comme les autres.
Tout au long du film, Frédérique cherche ainsi à imiter un modèle dans l'espoir d'être acceptée et aimée... de la même manière que, dans La Tour Montparnasse Infernale, Ramzy tente, pour échapper aux vannes de son ami Eric, de réfuter son homosexualité.
Ce qui est drôle, ce n’est pas ce que sont les personnages, mais l’énergie absurde qu’ils consacrent, par conformisme, à camoufler leur vraie nature.
Souvenez-vous de Bergson et de la mascarade : il n’y a rien de plus risible que de tenter de passer pour ce qu’on n’est pas.
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